le miracle "village pilote"

Publié le par le grain voyage

Samedi 4 juillet, me voilà installé devant notre ordinateur familial, à Tournon, pour écrire ce énième article, peut être le dernier de ce voyage de 5 mois au fond de l'Afrique de l'Ouest, de ses difficultés et de ses espoirs ...

On est rentrés hier soir par avion depuis Dakar ... quelques heures dans les airs, et pfuit, c'en est fini de cette mélée permanente, bruyante, enfumée, bordélique et terriblement attachante des rues dakaroises.

Décidément, l'avion va trop vite. Ce matin, le regard brumeux, je suis allé « faire le marché » à Tournon, comme « tous les samedis », et ce retour brutal à notre vie française décidément bien trop lisse, trop proprette, trop polie(...cée ?), il a du mal à passer !

Bon, on reparlera sans doute une autre fois de ces sensations de voyage et de retour que tous les amoureux des voyages doivent forcément ressentir, un sentiment d'être étranger à soi même en quelques sorte ...


Aujourd'hui, j'écris une suite.

Une suite à l'article que j'avais rédigé le 29 mars, à propos d'une visite qu'on avait faite il y a donc à peu près 3 mois et demi au site de « village pilote ».

Je vous invite à retourner relire cette article avant de lire la suite :

"Village pilote" à Dakar

Allez, ne trichez pas, retournez lire ça, sinon vous n'allez rien comprendre à la suite ...

Non mais !

Je viens moi aussi de le relire, et j'en ai la chair de poule ...

Pas de relire ma pauvre prose, je suis pas mytho à ce point, non mais de voir le chemin parcouru depuis seulement 3 mois et demi !

Ce qui se passe là bas est vraiment extraordinaire ...

Je ressitue le contexte : un terrain de trois hectares, loin de tout, évidemment sans eau ni électricité, sans accès sauf par un 4X4 costaud (ils appellent ça des « ânes », ces gros 4X4, moitié bagnole, moitié camion, avec 4 portes et une petite benne derrière, ça ronfle, ça rame, ça grogne dans les dunes, mais ça passe, chargé comme un mulet de n'importe quoi pour alimenter le chantier et la vie quotidienne de cette petite troupe, du sable, de la latérite, du ciment, des poutres, de bidons de flotte potable amenée du village voisin chaque jour ...)

Ici, Loïc et son équipe ont donc décidé de construire carrément un village pour accueillir ces gosses frappés dur par la vie. Ils appellent ça « le tremplin »

Il y a trois mois, ils avaient déjà bossé comme des fous, jeunes et animateurs, pour monter des tentes de fortune, creuser un puits, un petit local pour l'école, un autre pour la cuisine, et même démarrer la construction d'un vrai beau local en banco compressé (voir le premier picasaweb sur ce sujet en cliquant ici :

Nous avions passé la journée avec eux, un peu timides ...


Mais là, trois mois après, c'est hallucinant !

Non seulement le bâtiment à peine en démarrage il y a trois mois est fini, et utilisé (un bureau, le dortoir des « adultes », et très bientôt, celui des jeunes), mais le « vrai » bâtiment, monumental, est sorti de terre ... Loïc me demande mon aide pour concevoir la charpente ! Ce type est fou ! La pièce centrale est un carré de 11 m de côté ! Je suis évidemment totalement incapable de concevoir une charpente de cathédrale pareille, qui plus est va recevoir une toiture en chaume. Nous sommes à la mi juin, la saison des pluies arrive, il ne reste que quelques jours pour mettre un toit sur ces bâtiments en terre crues qui ne supporteraient pas les violents orages ... Ils n'y arriveront jamais !

Et ça n'est pas tout, il y a Sylvain, un étudiant toubab qui fait un stage ici, dans le cadre de sa fac (Environnement durable et développement, ou quelque chose comme ça, (Sylvain, rectifie s'il te plait !). Il est venu au départ pour un soutien sur l'eau et l'énergie (en effet, les problèmes d'alimentation en eau et en électricité du site ne sont absolument pas résolus), mais Loïc le bombarde responsable du secteur « espaces verts et maraîchage », avec une petite équipe de jeunes à ses côtés. Sylvain doit tout apprendre, faire, inventer et gérer le groupe par dessus le marché (pas facile, un des jeunes vient d'être sorti par « village pilote » d'un séjour de 6 mois en taule – il aurait dû n'en faire que 3, mais ses « parents » n'ont pas « pris la peine d'aller » d'aller le chercher à la maison d'arrêt, du coup, trois mois de plus ! - après des années de rue et de snif de colle) !

Tanguy, sur place pendant quelques jours, a démarré les compostières, mais Sylvain n'a JAMAIS fait de compost ! Ni de jardin, ni de haies vives, ni de pépinière !

Et là, le miracle « village pilote » agit ! Sylvain se débrouille avec son équipe, tâtonne, se renseigne, farfouille, cherche, les jeunes ont quelques souvenirs aux champs dans le village de leur enfance, les animateurs viennent donner un coup de main, Loïc me sollicite aussi pour que je donne un petit coup de patte ...


Bref, nous décidons avec Céline de passer une semaine avec eux, au tremplin. Céline va coopérer avec Claire pour affiner le travail d'alphabétisation et moi, je vais seconder Sylvain. On dormira dans le bureau, sur nos matelas de camping. Mais pas d'eau potable au robinet, et, avec la chaleur terrible (pas d'arbres, pas d'ombre !) on boit beaucoup. Fins de journées difficiles, les bidons sont vides, il faut attendre demain matin ... Douche avec l'eau boueuse du deuxième puits creusé entre temps, le premier est épuisé chaque jour par les besoins en eau du chantier (nous sommes en fin de saison sèche, l'eau est rare), quelque part caché par les bâtiments ou les buissons.

Ce sont des conditions difficiles de vie que les jeunes et les adultes supportent apparemment sans mal, chacun semblant conscient de ce qu'il gagne ici...


Alors faisons le point :

Sur le site, il y a :

  • une équipe de jeunes encadrés par un ou deux maçons pros, qui construit le bâtiment principal. Jules, un architecte camerounais, apporte son concours au projet, coordonne le chantier, transmet sa passion de l'architecture terre aux jeunes ... Je vous laisse jeter un coup d'oeil sur les photos de cette hacienda tropicale ... magnifique !

  • Une autre équipe fabrique les briques en banco. Ca fait 5 mois qu'ils en fabriquent, ils n'ont besoin de personne : tirer l'eau du puits, fouler aux pieds la latérite venue en 4X4 (et oui, la piste est si ensablée qu'aucun camion ne peut approvisionner le chantier ; les camions déposent leur chargement de terre, sacs de ciment, bois, fers, au village voisin, et il faut ensuite charger le 4X4 avec des grosses poubelles en plastique, parcourir la piste, redéposer ça et recommencer ...) Une seconde équipe de jeunes manoeuvres embauchés au village voisin font de même dans un autre coin, pour le futur espace consacré au logement des volontaires (nous, vous peut-être bientôt ...)

  • une troisième s'occupe de l'aménagement du jardin : au programme en une semaine, creuser un sillon autour le l'aire prévue, planter des salanes (euphorbes très coriaces en haies vives, parsemées de branchages d'épineux récupérés dans la brousse pour repousser les futures attaques de chèvres), déterminer les courbes de niveau pour installer canaux et diguettes (voir les expériences là dessus N'DIEMANE, 100 oasis dans le Sahel, c'est possible??? ) pour gérer le ravinement et favoriser la retenue des eaux de pluie, aménager le terrain en zaï, continuer les compostières, et creuser un troisième puits ! En perspective, les pépinières d'arbres protecteurs contre le vent et en limite de terrain, les plantations au potager, destinées à alimenter la cuisine du site.

  • par rotation les jeunes suivent des cours d'alphabétisation. Ils aiment ça pour la plupart (Céline, je pense, évoquera ça dans un prochain article), et en plus, ça repose les muscles !

  • les tâches quotidiennes, la bouffe, le linge, le ménage, la corvée d'eau, le rangement des chantiers

  • la gestion des jeunes, des conflits (très rares aujourd'hui), l'accompagnement dans leurs perspectives d'avenir (le retour en famille, la future vie professionnelle, le départ de village pilote)


Malgré l'âpreté des conditions matérielles, on a eu du mal à quitter cet endroit vraiment hors normes (on y est d'ailleurs revenu deux fois avant notre retour en France, pour le présenter à Alassane et Monique, et sous quelque futile prétexte de « suivi », en fait on aime trop ça !).


Pas facile de prendre du recul sur cette expérience, nous sommes encore sous le charme de la force des émotions que la vie au quotidien avec ces gens procure ... la complicité avec des presque inconnus, Claire, Sylvain, Cheir, Shérif, Père Kaba, Gorgui, Jean, Jules, Lamine, Loïc bien sûr, les autres animateurs dont les noms et les visages s'estompent déjà ...

Et puis ces douze jeunes, dont la vie fut un calvaire, et qui là, à travers cette vie collective, ce travail dur, ces conditions sommaires, retrouvent le sourire. C'est trop beau, le soir venu, après une journée à bosser comme des tarés, de les voir se faire propres, mettre leur plus beaux habits pour aller retrouver leurs petites copines au village ... certains parlent même de mariage ...


Autant vous dire que « village pilote » est devenu pour nous le premier projet à soutenir ici ... déjà avec ce qu'on a mis en place .... Céline a élaboré un livret d'alphabétisation personnalisé qu'on va essayer de faire imprimer, j'ai promis à Loïc qu'on allait essayer de financer des pompes à eau à pédales (découvertes au Burkina, mais qui existent aussi semble t-il au Sénégal), avec Sylvain, nous allons faire un suivi du maraîchage à distance grâce à internet et aux photos numériques, et puis aussi, un projet de conservation des produits du jardin (séchage, conserves, confitures ...)


Bref, les graineurs n'ont pas fini d'entendre parler de « Village Pilote » !


Gilles


Au fait, nous ne sommes pas les seuls à être fascinés par « Village Pilote » ... Nous avons rencontré Clara, cinéaste et photographe qui est en train de préparer le tournage d'un docu sur cette expérience et qui a sorti quelques clichés bien plus fameux que les nôtres qu'on va essayer de mettre en lien ici dès que ce sera possible.


Ah oui, aussi, il y a un déficit chronique et permanent du budget de « village pilote » ... Aidé par plusieurs organismes et collectivités (Région Ile de France par exemple) mais dont les paiements sont parfois lents à venir, ils ont sans cesse besoin d'argent frais. Dons bienvenus (déductibles à 66 % des impôts) et au « Grain », on envisage un système pour réunir des fonds sous formes d'avance de trésorerie remboursable. A suivre ...






Publié dans Enfance Education

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